La coercition pour lutter contre les déserts médicaux n'est pas une solution!

Interview du Docteur Laure Dominjon, Présidente de ReAGJIR ( Regroupement Autonome des Généralistes Jeunes Installés et Remplaçants)

Publié le 29 octobre 2019
La coercition pour lutter contre les déserts médicaux n'est pas une solution!

La Rédaction

Pouvez-vous nous présenter ReAGJIR, le Regroupement Autonome des Généralistes Jeunes Installés et remplaçants ?

Dr. Laure Dominjon

ReAGJIR est le syndicat représentatif des jeunes médecins généralistes. Nous représentons les médecins généralistes remplaçants, installés depuis moins de 5 ans et jeunes universitaires. Nos principales missions sont de représenter et défendre les jeunes médecins généralistes mais aussi de faire des propositions et participer aux réflexions sur le système de santé de demain.

La Rédaction

Les déserts médicaux, un sujet d'actualité : comment les jeunes médecins abordent ce problème ?

Dr. Laure Dominjon

Les difficultés d'accès aux soins ressenties par la population ne correspondent pas forcément aux zones les plus déficitaires en médecins, que l'on trouve aussi bien en ville que dans les campagnes. Les « déserts médicaux » sont partout, même en région parisienne !
Ce qui est le plus visible pour les patients c'est le non remplacement des médecins qui partent en retraite, lié à la pénurie de médecins mais aussi aux besoins des jeunes médecins de se regrouper pour travailler ensemble et en pluriprofessionnalité. Néanmoins, depuis 10 ans, le nombre de nouvelles installations annuelles en libéral n'a pas diminué, même si elles ne compensent pas les départs à la retraite, qui eux sont en augmentation. La priorité est donc de faciliter et d'accompagner l'installation des jeunes médecins.
Un autre réel problème, c'est le manque de disponibilité des médecins, lié au manque de praticiens et de temps médical par rapport à la demande. Et puisque la démographie médicale ne trouvera pas de point d'équilibre d'ici à 2025, réduire les tâches administratives par exemple est une autre priorité.

La Rédaction

Mon père, mon grand-père et mon arrière-grand-père étaient médecins de campagne. L'attrait pour la médecine à la campagne a changé. Que faire selon vous pour séduire les jeunes médecins sur ce type d'exercice ?

Dr. Laure Dominjon

L'attrait pour la médecine rurale et semi-rurale est toujours présent mais les jeunes médecins aspirent à des pratiques différentes de leurs aînés. Ils souhaitent travailler de manière coordonnée et regroupée avec les autres professionnels de santé impliqués dans le suivi quotidien des patients (infirmiers, kinés, aides-soignants...). Cela sous-entend de nouvelles structures et de nouveaux modes d'organisation.
D'autre part, les jeunes médecins, sans vouloir moins travailler, recherchent un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Ces régions sont potentiellement attractives, en termes de qualité/cadre de vie et surtout s'il existe un projet professionnel collectif sur le territoire. Néanmoins, l'isolement, l'absence de services publics et les difficultés d'emploi du conjoint sont de « vrais » freins à l'installation. Il faut donc au-delà des aides financières proposées, faire découvrir ses territoires aux jeunes médecins, accompagner leur projet de vie et les rendre plus « attractifs ».

La Rédaction

La contrainte à l'installation (même temporaire) vous parait-elle une bonne idée ?

Dr. Laure Dominjon

L'obligation ou la contrainte ne sont pas des solutions viables, comme peuvent le montrer certains exemples de nos voisins européens. L'exercice de la médecine ambulatoire aujourd'hui est exigeante et la charge de travail importante. Les modes d'exercice évoluent, les patients aussi, il faut donc pouvoir accompagner ce changement et non pas le freiner en imposant un cadre « rigide » à l'installation.
Ces mesures entraineraient une aggravation des difficultés démographiques car il n'existe pas de zones « sur-dotées » en médecins. Elles décourageraient les jeunes médecins de l'exercice « libéral » et les pousseraient vers d'autres activités aggravant ainsi la pénurie actuelle. Vouloir imposer de telles restrictions a toujours échoué.

La Rédaction

On voit fleurir les concepts de Maisons de Santé Pluri professionnelles. Comment percevez-vous cette approche du territoire et du maillage de santé ?

Dr. Laure Dominjon

L'exercice ambulatoire en équipe coordonnée et pluridisciplinaire c'est pour nous une étape essentielle de la transformation de notre système de santé. Les jeunes médecins mais aussi les moins jeunes prônent un exercice coordonné et pluriprofessionnel. Ils souhaitent pouvoir au sein d'une équipe de soins (infirmier, kiné, pharmacien, aide-soignant, orthophoniste, psychologue...) : travailler ensemble, travailler mieux, bénéficier des compétences de chacun et utiliser l'intelligence collective pour mieux prendre en charge les patients au quotidien.
Il est indispensable que les professionnels de santé d'un territoire se connaissent et travaillent ensemble pour répondre aux besoins de la population. Il est important que ces structures soient portées par les professionnels de santé et les professionnels médico-sociaux pour s'adapter aux particularités des territoires et des populations.
Mieux connaitre les compétences de chacun et ainsi mieux travailler ensemble c'est partagé la charge et le temps de travail et donc améliorer la qualité des soins apportés à la population.

La Rédaction

Vous avez mené une étude sur les déterminants dans l'installation d'un jeune praticien : quels en sont les résultats ?

Dr. Laure Dominjon

L'étude a été menée avec la Commission Jeunes Médecins du Conseil National de l'Ordre des Médecins. Les résultats montrent que 75 % des internes envisagent de s'installer en libéral et deux tiers des remplaçants prévoient de le faire dans les 3 années à venir. La majorité souhaite exercer de manière coordonnée et regroupée.
70 % des remplaçants choisissent des zones semi-rurales ou rurales pour remplacer. Ces régions sont attractives, en termes de qualité et cadre de vie, surtout s'il existe un projet professionnel collectif sur le territoire mais l'isolement, l'abandon des services publics et les difficultés d'emploi du conjoint constituent de « vrais » freins à l'installation. Les aides financières qui peuvent être proposées dans certaines zones constituent un plus et un facteur rassurant pour les jeunes médecins (43%) mais le choix du lieu d'installation étant multifactoriel il ne suffit pas seul à influencer ce choix.
Cette étude confirme bien que les jeunes médecins souhaitent toujours s'installer mais que les modes d'exercice évoluent. Il faut donc pouvoir leur donner les moyens de s'installer en tenant compte de leurs attentes et ainsi pouvoir répondre aux besoins de la population.

La Rédaction

Vous mettez en lumière l'organisation en réseau. Comment concrétiser cette organisation selon vous ?

Dr. Laure Dominjon

Le système de santé de demain doit s'appuyer sur les professionnels de terrain, en ville comme à l'hôpital. Le leadership n'est plus strictement médical et le médecin ne peut rien faire seul. L'avenir du soin, de l'éducation à la santé ou de la prévention est résolument pluriprofessionnel, pluridisciplinaire et chacun des acteurs du système de soins est plus performant s'il travaille AVEC les autres.
Cela passe donc par un exercice coordonné sous toutes ses formes possibles : équipe de soins primaires ou spécialisée, maison de santé pluriprofessionnelle unique ou multisites, communauté professionnelle territoriale de santé... ; en ville et à l'hôpital, entre la ville et l'hôpital. Le patient doit être replacé au centre du système de soins, avec une meilleure prise en compte de son contexte de vie et des difficultés ressenties. Il s'agit ainsi pour les professionnels de santé (médecins, auxiliaires médicaux...) de travailler aussi en collaboration avec les professionnels médico-sociaux (assistantes sociales, psychologues, éducateurs...) pour pouvoir prendre en charge au mieux les patients.
Une prise en charge pluriprofessionnelle permet un partage de réflexions et une collaboration autour de situations complexes : les décisions sont ainsi prises en commun et les responsabilités partagées. Ceci implique une cohésion d'équipe : il faut s'organiser, harmoniser les pratiques sur un territoire, partager des objectifs de soins communs, des valeurs communes et des connaissances.

La Rédaction

Un dernier mot à nos lecteurs ?

Dr. Laure Dominjon

Les jeunes médecins généralistes se mobilisent sur les territoires et font des propositions concrètes pour améliorer l'accès aux soins (www.reagjir.fr). Pour bien travailler ensemble et améliorer la qualité et la pertinence des soins, il faut que tous les professionnels œuvrant à la santé des patients puissent se connaitre. Même si le médecin traitant reste le coordinateur des soins, l'équipe de soins autour du patient est primordiale. L'éducation à la santé et la prévention sont les enjeux de demain et le médecin généraliste, seul, ne peut pas assurer ces taches. Le guide pluriprofessionnel de ReAGJIR, à paraître en novembre, vous propose pour cela, d'apprendre à connaitre 29 professions de santé ou du domaine médico-social qui peuvent concourir à ces objectifs et de comprendre l'organisation actuelle du système de soins.


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